Faire pleurer les pierres

Le livre

Profitons de l’été pour faire une escapade du côté de la littérature générale. Quelques jours passés en Sardaigne m’ont fourni l’occasion de bourrer ma valise d’auteurs dits de la Nouvelle vague sarde, pour finalement stopper net sur l’une de ses représentantes les plus éminentes : Milena Agus. Le roman que l’on cuisinera ici a été le tout premier lu (et, me semble-t-il, son plus connu en France) : Mal de pierres. J’ai été tellement séduite que j’en ai enquillé plusieurs depuis : ils forment tous ensemble un kaléidoscope où décors, personnages, et motifs se chevauchent tant que l’on me pardonnera si je fais quelques confusions. Si vous souhaitez découvrir cette auteure, s’il vous plaît, faites comme moi, et commencez par Mal de pierres.

Ses 150 pages couvrent une vie : celle de la grand-mère de la narratrice, sarde aux cheveux lourds, bovaryenne à souhait (mais l’est-elle tant que ça ?) ; tardivement mariée et sujette à toutes sortes de maux. À la faveur d’une cure thermale, elle rencontre un homme aux allures de phare : le Rescapé.

Au-delà de cette trame, qui telle que je la raconte pourrait avoir l’allure d’un Sur la route de Madison mal dégrossi, sinue un récit labyrinthique, plein de chausses-trappes, d’ombres, et de faux souvenirs miraculeux, dont le sujet est tout à la fois, mais pas seulement : une femme, une famille, un pays, un amour contrarié, et la naissance d’une écriture.

Pourquoi on aime ?

Autant le dire tout de suite : je suis tombée amoureuse de Milena Agus, et tout ce que je pourrais écrire là-dessus sera insatisfaisant. 

Ce qui me séduit, que je retrouve de livre en livre, c’est une mélancolie très particulière, faite d’un attachement pour les singularités, les contradictions, les petites laideurs de chacun ; et d’un attrait pour ce qui échoue, pour les accidents et les trajectoires imparfaites.

J’y retrouve aussi une tension toute insulaire, entre rêves d’exode et attachement animal au territoire. C’est extrêmement sensuel : gorgé de lumière, plein de bruits, de textures et d’odeurs. Enfance, sexualité, mort ne se juxtaposent pas : ils se côtoient sans fausse pudeur. 

Tout cela avec une économie remarquable dans l’écriture, un humour pince-sans-rire, et une sensibilité qui font qu’on ne tombe jamais dans le morbide ou le complaisant. 

Mal de pierres est pour l’instant celui que j’ai trouvé le plus maîtrisé, le plus audacieux en terme de narration. J’ai adoré sa protagoniste, ardemment malheureuse et bellement vivante, la Sardaigne qu’elle arpente, les scènes de cul aussi élégantes que crues, les fantômes, et la joie qui y pointe en filigrane puissante : une colonne vertébrale.

Qu’est-ce qu’on mange ?

On trouve toute sorte de victuailles italiennes appétissantes dans les pages, j’ai donc longuement hésité avant de m’arrêter sur le plus typiquement sarde des plats cuisinés cités : les malloreddus alla campidanese.

Ce plat présentait plusieurs attraits : d’abord, il trouve son origine dans la région où je séjournais, le Campidano, qui est une grande plaine agricole déboulant vers la mer. Ensuite, il me permettait d’essayer d’apprivoiser un produit que je déteste : la saucisse.

Mal de pierres propose par ailleurs une grande variété de façons d’accommoder la saucisse sarde extra de pays, dont certaines sont particulièrement originales. Ici, pour faire simple, nous la préparerons en ragu, avec la recette d’Edda Onorato. Les malloreddus, aussi appelées « gnocchis sardes », sont de délicieuses petites pâtes de blé dur rainurées, supposées ressembler à de petits veaux.

Sachez qu’en suivant les quantités de la recette, vous aurez du reste de ragu, que vous pourrez congeler. Avec cette quantité de pâtes, vous nourrirez trois personnes. Pour utiliser l’ensemble du ragu, et nourrir une famille nombreuse, mettez-en 500g.

Le plat comporte finalement assez peu d’ingrédients, mais leur mariage est extraordinaire. La saucisse est corsée, mais n’étouffe pas les autres saveurs. Le fenouil en petite quantité donne de la singularité à la sauce, et le safran et le piment transportent simplement dans un autre monde. Bref, ça valait le coup de prendre le risque.

J’ai accompagné les malloreddus d’un verre de Languedoc gris, et j’ai trouvé que cela se mariait particulièrement bien : le gris était un peu sec et doucement acide tout en gardant de la rondeur, il formait une jolie complémentarité avec le plat. 

Malloreddus alla campidanese

 

Processed with VSCO with preset
Un peu de lecture ?
  • 300 g de saucisse sarde, si possible au fenouil (pour les franciliens, vous pourrez peut-être en trouver chez Eataly ? Je n’ai pas encore essayé. La mienne a été ramenée de Sardaigne sous vide, mais il semble qu’à défaut vous puissiez utiliser de la saucisse de Toulouse)
  • 200 g de malloreddus (même chose ici, et vous pouvez les faire vous-même, la recette est aussi chez Déjeuner de soleil).
  • 400 g de polpa de tomates
  • Des graines de fenouil à l’envie (plusieurs pincées, en ce qui me concerne)
  • Un oignon jaune
  • Un piment oiseau
  • De l’huile d’olive
  • Quelques filaments de safran
  • Quelques feuilles de basilic ciselées, que j’ai voulu ajouter parce qu’il y en a sur mon balcon, mais cela n’apporte pas grand-chose.
  • Du pecorino (sarde de préférence, mais romain fait très bien l’affaire)

On commence par préparer le ragu :

Découpez l’oignon en lanières, et réservez de côté. Tranchez le boyau de la saucisse pour la dénuder, et jetez-le. Hachez la chair.

Le mieux est de cuire le ragu dans une cocotte en fonte, mais vous pouvez aussi utiliser une casserole épaisse. Faites-y chauffer 3 cuillères à soupe d’huile d’olive, ajoutez l’oignon. Quand il a un peu doré et fondu, ajoutez la saucisse et le piment (j’ai ôté sa tige et l’ai vidé de son intérieur pour qu’il soit moins prononcé). Faites revenir et colorer, puis ajoutez les graines de fenouil, et attendez une minute avant de verser votre pulpe de tomate. Baissez le feu, et faites mijoter une heure très doucement.

Quinze minutes avant la fin de la cuisson, mettez à bouillir l’eau pour vos pâtes, avec juste un peu de gros sel quand elle commence à frémir. Faites colorer un fond d’eau dans un verre avec vos filaments de safran, et ajoutez eau et filaments au ragu. Ajoutez, si vous le souhaitez, du basilic.

A ce stade là, vous pouvez récupérer la moitié du ragu pour vous en servir plus tard.

Quand les pâtes sont cuites à la dent, ce que vous saurez en les surveillant de près et en les goûtant, égouttez-les et réservez une louche d’eau de cuisson, que vous mélangerez au ragu avant d’y ajouter les pâtes. Faites les épousailles de la pâte et de la sauce, feu éteint, et servez, en parsemant de pecorino.

IMG_20190803_160557_719

Pleurez de joie.

Par Ambrownie, with love.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s